Chamonix - N°116 - Avril/Mai 2014

Eric Fournier : «Notre ambition est d’avoir une vallée ouverte sur les autres mais protectrice des siens»

Le maire sortant a été réélu très confortablement, avec près de 70% des suffrages exprimés. En ligne de mire de ce nouveau mandat, plusieurs gros chantiers à l’instar du secteur Jean Franco, de l’espace culturel ou encore, de la nouvelle caserne des sapeurs-pompiers.

JdP – Trois listes étaient en lice pour ce scrutin : la vôtre, celle emmenée par l’ancien président de la Compagnie des guides, Xavier Chappaz, et une «Bleu Marine» – une première pour Chamonix ! Et pourtant vous êtes passé dès le premier tour (69,67%). Du jamais vu en fief chamoniard !

Eric Fournier – Sincèrement je n’ai pas regardé. Mais de mémoire de votant récent, je ne crois pas que ce soit jamais arrivé, effectivement. Il faut toujours appréhender une élection avec humilité et modestie. Donc, je n’avais aucune certitude. Je savais juste que nous avions beaucoup travaillé et mené une vraie campagne de terrain avec une équipe très impliquée. 

Un mot sur vos adversaires.

Je suis tout d’abord soulagé que le FN ait fait un flop ici, surtout quand on voit les scores qu’il enregistre dans de nombreuses villes. A titre personnel, je suis content que ce ne soit pas le cas à Chamonix. Quant à Xavier Chappaz, je le connais depuis très longtemps. C’est lui qui a choisi d’être mon «adversaire» car c’est quelqu’un que j’aurais très bien pu intégrer dans  mon équipe. Dont acte. Dans son programme j’ai eu un peu de mal à distinguer des éléments novateurs susceptibles d’être mis en œuvre rapidement. Il était davantage sur le ton du déclaratif et de l’incantatoire plutôt que sur le ton de la concrétisation. Même si je suis d’accord sur les grandes lignes générales qu’il a avancées, il ne faut surtout pas perdre de vue la manière dont les choses se font, connaître tous les mécanismes. J’espère vivement que nous aurons des échanges constructifs et saurons trouver des points de convergence.

Quelle sera votre ligne conductrice pour ce mandat ?

Il y a deux priorités : faire une vallée qui soit ouverte aux autres mais protectrice des siens. Etre ouvert c’est être le plus possible exemplaire sur les grandes thématiques de valorisation et préservation de l’environnement, la qualité de l’air, le transport, l’énergie, le tourisme... Donc c’est une ouverture au sens de l’exemplarité, de la conciliation entre un environnement exceptionnel et une activité de pied de vallée qui doit être maîtrisée et qualitative. Concernant la notion de protection des siens, cela signifie que nous devons tout mettre en œuvre pour réduire l’écart entre cet aspect lié au tourisme et les pressions (foncière, immobilière, cherté des prix, etc.) qui s’exercent sur les habitants. Nos politiques publiques – logement, éducation, formation, santé, aînés, transports – doivent aller au-delà de ce qui a déjà été accompli.

Garder ses habitants et en conquérir de nouveaux passe nécessairement par une politique de logement social offensive. Quels sont les projets en cours et à venir ?

Il y a trois programmes en cours, avec à la clé quelque 170 logements. Cette année les premiers coups de pioche sont donnés pour les Tissières et Argentière. Jean Franco ce sera pour 2015. C’est la première fois que nous poussons un peu de réserve foncière devant nous. Et si demain il faut encore accélérer le mouvement nous pourrons le faire. Nous travaillons également sur la création d’une entité publique qui aidera à la mise ou remise sur le marché locatif saisonnier ou permanent de biens non loués par les propriétaires. La collectivité jouera un rôle d’intermédiaire en offrant des services. Nous pourrions par exemple nous mettre en garantie en cas de mauvais payeurs. Pour ce qui est du logement saisonnier, il faut savoir que nous œuvrons maintenant en intercommunalité et que nous avons de la marge. D’ailleurs toute l’offre n’est pas encore mobilisée, même en haute saison touristique. Cet hiver par exemple, il restait des studios libres aux Houches, avec un loyer d’environ 400 €. Il ne faut pas se polariser uniquement sur le saisonnier. La priorité est aussi de proposer du logement à la population permanente. 

Et ainsi essayer d’infléchir l’exode des jeunes et des familles à revenus modestes vers la plaine.

Certains indicateurs nous montrent que la tendance est actuellement en train de s’inverser. Ainsi ces dernières années nous avons ouvert trois classes de maternelles et primaires. Sur le plan démographique, la courbe est en train de changer quelque peu. Mais le maillon faible sur lequel nous devons travailler c’est le passage du jeune dans la vie professionnelle. Il nous faut étudier des passerelles possibles. Même si cela ne dépend pas que de nous. Il y a l’Education nationale, le lycée, des formations professionnalisantes, des liens à tisser avec le milieu de la montagne, les acteurs économiques du coin. Beaucoup de petites pistes restent à explorer. 

Les rues de l’hypercentre ne sont plus aujourd’hui qu’une enfilade de vitrines de marque. Les commerces de bouche sont en voie de disparition. Avez-vous les moyens de calmer le jeu ?

Il y a un marché commercial qui existe et une collectivité ne peut pas prétendre le réguler. Pour maintenir la diversité, nous pouvons cependant nous appuyer sur notre document d’urbanisme et décider – lorsqu’un commerce est à vendre – d’exclure un certain nombre de destinations. Nous avons également instauré depuis quelques années un droit de préemption sur les commerces urbains. Mais nous avons des limites. La commune a pu racheter le bâtiment ex-EDF, avenue du Mont-Blanc. Nous y avons fait du logement en accession à la propriété et au rez-de-chaussée nous avons proposé des locaux commerciaux en location, qui sont aujourd’hui occupés par l’épicerie bio, les éditions Guérin. Ce genre d’opération est intéressant et nous devrions d’ailleurs prochainement faire de même aux Pèlerins, place des Séracs, pour un local commercial dont les murs appartiennent à l’opérateur social. Nous souhaitons garder du commerce de proximité diversifié. Et si demain nous constatons une carence dans un domaine particulier, nous pourrons toujours agir en conséquence. Mais laissons d’abord faire l’initiative privée.

Alors que de nombreux PLU ont été annulés au Pays du Mont-Blanc (Megève, Sallanches, Les Houches, Praz-sur-Arly), le vôtre n’a pas été retoqué. Des révisions sont-elles envisagées prochainement ? 

Nous allons en lancer une cette année. Et elle se fera dans des conditions de très large concertation avec les habitants. C’est nécessaire et essentiel car ces sujets touchent largement à notre «vivre ensemble». Nous devrons trouver les bons équilibres entre les différentes pressions qui s’exercent, comme les mises aux normes énergétiques et la conservation du patrimoine. On pourrait effectivement décider de tout faire super beau et super écolo mais après il faut avoir un très gros portefeuille derrière. Et là on désavantagerait totalement nos habitants permanents, ce que je ne souhaite pas. Personnellement j’aimerais que ce PLU ait une dimension intercommunale la plus large possible. Mais il appartiendra à mes collègues de dire jusqu’où ils veulent aller ensemble. A minima, il faudra de toute façon que ce document d’urbanisme, même s’il reste communal, intègre une dimension intercommunale pour tout ce qui touche aux transports, au logement social. Nous pourrons encore aller au-delà mais seulement si tout le monde le souhaite. 

La dégradation de la qualité de l’air et la préservation de l’environnement d’une manière générale sont également des sujets traités au niveau communautaire et au-delà. A plusieurs reprises, vous avez d’ailleurs interpellé l’Etat à ce propos, en écrivant à plusieurs ministres. Vous ont-ils donné des réponses concrètes ?

On ne fait que me promener de cabinet en cabinet. Chez Marisol Touraine, on me dit d’aller voir chez Philippe Martin... [NDLR : l’interview a été réalisée avant le remaniement]. Chacun se renvoie la balle. Mais je suis obstiné et je sais que je vais les «avoir» (sourire). Parce que je le sais. Nous allons y arriver. L’objectif est que le gouvernement ne fasse pas moins ici qu’ailleurs. La circulation alternée à Paris a prouvé que quand l’urgence d’une situation l’exigeait, l’Etat pouvait agir rapidement. Nous ne sommes pas des extrémistes. Nous demandons juste des mesures appropriées quand des conditions particulières l’imposent. Il me semble qu’en la matière nous avons déjà prouvé notre bonne volonté. Nous voulons monter un fonds énergie qui va au-delà du fonds bois et des mesures du plan de protection de l’atmosphère (PPA). Nous souhaitons apporter une aide significative – à laquelle contribueraient la Communauté de communes, la Région, l’Etat – aux gens qui veulent améliorer l’isolation thermique de leur logement. Car tout commence par là ! En prenant le problème à la source nous pourrions, en peu de temps, changer le diagnostic thermique de la vallée. Nous avons déjà commencé à travailler en ce sens sur les bâtiments publics et nous souhaitons maintenant intervenir également pour le privé. Toujours dans un souci d’amélioration de la qualité de l’air, nous avons mis tous nos transports en commun en libre circulation. Et avec plus de 3 millions de passagers sur la vallée, nous avons gagné notre pari. Car c’est un million de plus qu’il y a 7, 8 ans. Il nous faut maintenant améliorer la qualité et la quantité de ce transport collectif. Il y a notamment de graves problèmes de congestion dans les bus en haute saison touristique. L’idée serait donc d’avoir d’une part des bus express, qui relieraient rapidement les pôles d’hébergement et les pôles touristiques, remontées et autres. Tout en maintenant des bus de proximité pour les voyageurs locaux. Un peu à l’image de ce qui existe déjà sur le ferroviaire, avec des trains directs et d’autres périurbains ou omnibus. 

A propos de trains, quand la ligne Mont-Blanc Express reprendra-t-elle du service jusqu’à Vallorcine ?

RFF nous promet une réouverture intégrale pour l’été. Mais aucune date précise n’a encore été avancée. Une chose est certaine, il restera encore tous les équipements de signalisation à réaliser. Donc, le nouveau cadencement attendra encore. Hélas...

Autre gros chantier dans le viseur : la construction de la caserne des sapeurs-pompiers, à côté de l’hôpital.

Le premier coup de pioche sera donné à la fonte des neiges. Après il y en a pour dix-huit mois de travaux. A l’issue du chantier les sapeurs-pompiers pourront donc déménager et nous pourrons démolir leurs anciens locaux. Certains y voyaient un «squat à bobos» ou la MJC. Mais pour nous c’était impossible. Le bâtiment était trop moche et sa réhabilitation aurait été hors de prix pour un résultat pas fonctionnel du tout. Donc, nous raserons l’ancienne caserne et rendrons les berges à la population avec un jardin alpin, tout en poursuivant le travail sur le nouvel espace culturel, qui sortira de terre au cours de ce mandat. C’est l’objectif. L’autre grosse réalisation en ligne de mire c’est Jean Franco, qui sera un concentré de services publics sur un même quartier, avec du logement permanent mais aussi un Ehpad, une crèche  – bref vous pouvez y rester toute votre vie (rires) – sans oublier l’école de musique, dans le même secteur. C’est un très beau bâtiment. Fête de la musique oblige, nous l’inaugurerons le 21 juin, à la belle saison quand la neige sera partie et que les abords seront nettoyés. 

Toujours au registre culturel, voilà plusieurs années que la ville – puis la Communauté de communes – apporte son soutien financier au cinéma Vox. Allez-vous pérenniser cette aide ?

Nous souhaitons que le cinéma poursuive ses activités. Nous en sommes à la quatrième année de subvention après une prise de relais par la Communauté de communes. Avec l’exploitant et l’association Les amis du Vox, nous souhaitons explorer tous les scénarios possibles. Nous avons une feuille de route claire : l’objectif est de garder le cinéma. Maintenant comment le garde-t-on ? Doit-il changer de mode de fonctionnement ? Nous allons étudier toutes les possibilités. Nous avons récemment décidé de déposer un recours contre l’extension du multiplex de Sallanches validée par la CDEC (commission départementale d’équipement commercial). Megève a fait de même. Nous estimons qu’il faut un peu de cohérence en matière d’équipements commerciaux. Il y a des équilibres territoriaux à trouver impérativement.

La physionomie de la Communauté de communes Pays du Mont-Blanc a aujourd’hui évolué, Vallorcine, Servoz et Les Houches ayant désormais un nouveau maire. Cela va-t-il changer la donne ?

Non. Si ce n’est qu’aujourd’hui, c’est moi qui suis, à 48 ans, le doyen des maires de cette Communauté de communes [rires]. Nicolas Evrard, Xavier Roseren et Jérémy Vallas sont plus jeunes que moi. Mais parmi ces trois nouveaux interlocuteurs, deux – Nicolas Evrard et Xavier Roseren – sont déjà parfaitement familiarisés avec le fonctionnement de l’intercommunalité étant donné qu’ils étaient déjà tous les deux vice-présidents. Ils connaissent donc bien les rouages et c’est un point d’appui important car cela nous permettra d’être rapidement en ordre de marche. Sur l’esprit, nous devons impérativement réaffirmer l’identité de chacun, avoir une communication plus développée et discuter du transfert de nouvelles compétences, comme  l’assainissement ou les routes. Il faut que ce soit des choses très visibles afin que les habitants identifient mieux le travail de la communauté de communes. Je tiens au passage à souligner tout le travail accompli par les maires sortants (Laure Schmutz, Patrick Dole et Claude Piccot) et je le leur ai dit avec une grande émotion. Sans eux nous n’aurions pas pu accomplir tout ça. Et il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement avec la nouvelle équipe. 

 

 

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