Praz-sur-Arly - N°134 - Avril/Mai 2017

Yann Jaccaz : «En deux ans, nous allons sortir 37 nouveaux logements pour les gens du pays»

A seulement 42 ans, Yann Jaccaz pilote sa commune depuis près d’une décennie. Déjà… En point de mire de son deuxième mandat (sans doute pas le dernier) : la concrétisation de nombreux gros projets, comme la restructuration du centre-ville, la construction de nombreux logements sociaux mais aussi la refonte totale du front de neige, tant attendu.

 

Le Journal des Propriétaires - A l’heure de tirer le bilan de cette première partie de mandat, quel sentiment prédomine chez vous ?

Yann Jaccaz - En ce moment je ressens un peu de fatigue car c’est la fin de saison. Et cette année nous avons eu une nouvelle fois la pression de la météo. Avec un impact au niveau du travail en mairie, même si nous ne sommes pas directement concernés. Quand la neige se fait rare, nous devons faire avec la morosité des socio-professionnels et des remontées mécaniques, qui se demandent comment ça va tourner. La bonne santé de nos entreprises locales est importante à nos yeux. Donc, forcément, nous ressentons aussi leur stress.

 

Ce n’est pourtant pas le premier début d’hiver sans neige. C’est même le troisième ! Il va falloir faire avec…

Effectivement, les vacances de Noël ont été très délicates. Mais nous n’avons pas été les plus à plaindre. Notre «espace débutants» a fonctionné. Et nous avons donc pu proposer une «offre ski», même minime, dès le début de saison. A ce jour je n’ai pas encore reçu les derniers chiffres. Mais c’est certain, il y aura une baisse.

 

Ce scénario désormais récurrent va-t-il vous contraindre à changer votre fusil d’épaule et à ne plus miser sur le «tout-ski» pour les hivers futurs ?

Cela fait belle lurette que les stations ne sont plus dans le tout neige. Même si c’est dans ce domaine que le gros des investissements continue de se faire, car les installations en elles-mêmes sont coûteuses. Beaucoup misent désormais sur les espaces aqualudiques. Mais je ne pense pas que c’est la solution miracle. Ce n’est pas parce que nous aurons une piscine couverte ouverte toute l’année que les gens viendront en vacances chez nous. Il faut effectivement diversifier l’offre – et en la matière, nous sommes en train d’étudier un projet original en matière de tyrolienne – mais cela ne va pas remplacer nos journées skieurs. D’accord cela fait plusieurs hivers que la neige n’est pas au rendez-vous en décembre mais ce n’est pas pour autant qu’il faut prématurément enterrer le ski. Heureusement nous n’en sommes pas encore là, même si nous avons eu trois débuts de saisons hivernales très délicats. Celui-ci étant de loin le pire que j’ai connu. Avec de la douceur, de la sécheresse. Pourtant, fin mars, il était encore possible de descendre à ski jusqu’à la station. Et si nous avions eu notre réseau de neige de culture sur l’espace débutants, ça tournerait encore plus longtemps.

 

Pour quand est prévue cette extension ?

Lorsque notre retenue collinaire sera opérationnelle. Le dossier est complètement terminé et nous le déposons courant avril auprès des services de l’Etat. Toutes les études ont été bouclées, en anticipant même les nouvelles normes environnementales et sanitaires. Nous connaîtrons la réponse cet automne et si nous avons le feu vert, nous devrons, dans la foulée, résoudre la question des terrains d’implantation à Cassioz. Il y a environ un hectare de surface exploitée par deux agriculteurs et nous n’en sommes pas propriétaires. Donc, si les services de l’Etat nous donnent un avis favorable, nous déposerons aussitôt une DUP, de manière à blinder la procédure foncière. Comme cela, en cas de refus des propriétaires, la déclaration sera déjà en cours. Mais avec ce scénario, il faudra encore compter deux ans avant de pouvoir démarrer les travaux. Cette retenue de 28 000 m3 est essentielle. Elle nous permettra de sécuriser l’enneigement mais aussi d’amener une activité de baignade supplémentaire, sur la partie est. Ce futur plan d’eau, situé à 10 minutes à pied du centre-ville, s’inscrit parfaitement dans le développement que nous souhaitons pour toute cette zone, y compris le front de neige, tant attendu.

 

Justement, où en est ce dossier ?

Il a fait l’objet d’une procédure UTN validée par les services de l’Etat en décembre, après des années de travail. Un de ses points forts est sa proximité avec le village et aussi son côté «concentré». Avec cet imposant chantier (25 000 m2 de SHON1, inscrits au PLU) nous entendons rééquilibrer l’offre en lits touristiques marchands [NDLR : aujourd’hui ils ne représentent qu’un tiers des 9 000 lits] et améliorer l’accueil et les services à la clientèle skieuse (salle hors sac, bars-restaurants, magasin de sports, garderie touristique en lien direct avec le jardin des neiges…). Le site accueillera également une nouvelle salle des fêtes (500 personnes), qui permettra l’organisation de grands événements mais aussi la tenue de séminaires et les réunions des associations locales. Donc cet ensemble répondra à la fois à des besoins de la population permanente, des touristes mais aussi des socio-pros. Ce printemps nous lançons l’appel à aménageurs. En précisant toutefois que nous ne vendrons pas les terrains. Nous voulons rester maîtres de la nature des lits dans le futur. Nous passerons un bail emphytéotique avec l’opérateur, comme nous l’avons fait avec Belambra. Le choix architectural et le montage des permis de construire sont prévus l’année prochaine. Nous pouvons donc espérer le démarrage des travaux avant la fin du mandat. C’est un très beau projet d’autant que des fronts de neige vierges dans les stations, il n’y en a plus beaucoup de nos jours.

 

Sur le plan des remontées, des nouveautés sont-elles à l’ordre du jour ? 

Dans le cadre du dossier front de neige, toute la partie basse du domaine skiable doit faire l’objet d’une refonte. Le tracé des téléskis de l’espace débutants va être repensé et il est aussi prévu un télésiège débrayable, qui partirait d’en bas pour rejoindre directement Les Bernards et ainsi accélérer la jonction avec Flumet. Au niveau plus général, les discussions se poursuivent avec Haute-Luce et Les Contamines-Montjoie. La perspective d’avoir des domaines reliés ouvre des horizons nouveaux. Le principal intérêt de ces «petites» liaisons – comme celle qui est également envisagée avec Megève – est qu’avec un équipement très mesuré (quelques pistes et une remontée mécanique) on pourrait considérablement agrandir nos espaces skiables respectifs. Qui plus est, avec un impact paysager et environnemental faible mais aussi un coût raisonnable. Et face à la concurrence des pays étrangers de plus en plus marquée, c’est plutôt une bonne chose.

 

Parlons urbanisme, quels sont les gros chantiers en cours et à venir ? 

Au registre touristique, «Les Portes du Mont-Blanc» sont désormais habitées. Un autre projet de résidences touristiques – «Le Hameau des Praz de Megève» (250 lits) – a également obtenu son permis au pied des pistes. Le chantier devrait démarrer cette année. Sur le plan des commerces, tous les locaux sont aujourd’hui occupés. L’union des commerçants tourne bien. C’est elle qui a initié une opération comme le festival «Au sommet du goût», en collaboration avec l’OT. Les artisans et commerçants sont des interlocuteurs importants pour nous, surtout quand il s’agit d’évoquer les perspectives de développement du village et les gros projets d’aménagement. Pour ce qui concerne l’habitat permanent, nous sommes en train de terminer, avec la SA Mont-Blanc, la construction de 18 appartements en accession sociale dans le secteur de l’ancienne Auberge des Deux Savoie, à Jorrat. Le terrain qui est sur l’arrière nous appartient également et nous allons y vendre sept lots pour des chalets occupés par des habitants à l’année. Pour ces terrains viabilisés de 500-700 m2, les prix seront proches de ceux du marché, mais néanmoins concurrentiels (300-400 €/m2). Après, nous aurons également le programme du centre-ville avec une douzaine de logements en locatif aidé.

 

Ce projet du centre est un des gros morceaux du mandat. Quelles sont les prochaines étapes de la restructuration ? 

Cette année nous rasons les vieux bâtiments acquis par la municipalité. La SA Mont-Blanc a déposé son permis et ce printemps nous lançons l’appel à candidats pour la réalisation d’une partie du projet. A ce jour nous avons pu racheter les 4 As, plusieurs chalets ainsi que le grand terrain derrière l’église. Il nous manque juste l’Hôtel du Val d’Arly, pour lequel nous lançons une DUP. Nous n’arrivons pas à nous entendre sur le prix avec le propriétaire. Il est vendeur mais il est trop gourmand. Il demande 1,2 M€ alors que l’estimation des Domaines tourne plutôt autour des 600-700 000 €… Ce que nous voulons avec ce projet, c’est retrouver de la vie en dehors de la route départementale, qui pèse un peu sur l’ambiance du village. Dans le futur il y aura un grand quartier piétonnier. Les bâtiments qui descendront vers la RD seront de la résidence secondaire avec des commerces et des services en rez-de-chaussée. Les logements sociaux, eux, seront derrière l’église avec également un pôle médical de 300 m2 de surface utile. Il y a de quoi accueillir deux médecins et d’autres professionnels de la santé. Notre ostéopathe est déjà partante pour s’y installer. Une réflexion est en cours pour voir quels sont les besoins de la population.

 

Une population que vous entendez vaille que vaille maintenir à l’année au village. Pourtant, le dernier recensement fait état d’une baisse du nombre d’habitants.

Effectivement, nous sommes quelque 1 300 à vivre ici à l’année. Et j’espère que nous allons regagner de nouveaux habitants grâce notamment à la politique de logement dynamique que nous avons mise en œuvre. Rien que ces 18 appartements au Jorrat et les 7 futurs chalets sur les parcelles communales, c’est du jamais vu dans un petit village comme le nôtre, qui ne compte aujourd’hui que… 14 logements sociaux, sur l’ensemble de la commune. En deux ans, nous allons donc en sortir 37 nouveaux pour les gens du pays. Ce qui devrait amener une centaine d’habitants. Dans les derniers chiffres du recensement il apparaît que notre nombre de logements à l’année est en hausse alors que le nombre d’habitants est, lui, pourtant en baisse. Ce qui signifie qu’il y a de moins en moins de personnes par logement (divorce, enfants qui partent aux études…). Lors de la dernière campagne de recensement menée en début d’année, l’accueil a été beaucoup plus difficile que les autres années. Le climat était détestable. Les agents nous ont fait part de leur difficulté à mener à bien leur mission. Ils ont senti de nombreuses personnes révoltées, en colère. Or, on le sait, la colère n’est pas bonne conseillère…

 

Surtout à l’approche d’une échéance électorale majeure comme la présidentielle. Et sur ce sujet, on vous sent inquiet ?

Oui, je le suis effectivement. Et je ne pense pas être le seul. La montée de l’extrême droite est assez effrayante. Qui plus est, toutes ces «affaires» sèment le doute sur tous les acteurs politiques. Et je trouve cela triste. L’attitude de Fillon est irresponsable. Qu’il ait tort ou raison. Mais les questions morales sont là. Du coup, ça jette le discrédit sur tous les politiques. Or, tous les élus ne sont pas pourris. Mais là-haut, il faudrait qu’ils redescendent un peu sur terre. Que l’on moralise la sphère politique, qu’elle soit plus limpide et que chacun ait un revenu correct. Mais qu’on mette un terme à ce système de petites enveloppes, d’avantages en nature… ! Surtout, quand on sait ce que nous, élus locaux, nous gagnons. Nous qui ne comptons pas nos heures, sommes 7 jours sur 7 sur le terrain, avec de plus en plus de responsabilités. Moi qui suis maire d’une commune à temps plein, je touche en gros 3 000 euros par mois. Et encore, c’est parce que j’ai également des fonctions au sein de l’intercommunalité. Si je n’étais «que» maire je gagnerais 2 000 euros mensuels. Donc moins que lorsque j’étais directeur de l’OT… Et à côté de cela, il y a des parlementaires qui vivent dans un système immuable. Comme s’ils n’habitaient pas sur la même planète que nous. Et c’est un vrai danger par rapport au Front national. Lui aussi se traîne des casseroles mais, a priori, ses électeurs n’en ont cure. Et donc, si demain Fillon se retrouve au 2e tour face à Le Pen, moi j’aurais des craintes. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai apporté mon parrainage à Emmanuel Macron. Pour moi, il est le seul qui, dans le contexte actuel, peut faire le poids par rapport à Marine Le Pen. Car c’est quelqu’un de rassembleur.

 

Cette défiance vis-à-vis du «politique», l’avez-vous également constatée au niveau local ?

Non, car nous, élus locaux, nous avons affaire tous les jours à nos concitoyens. Nous les croisons en allant faire nos courses, dans les réunions publiques. Ils nous voient bosser pour eux. Mais il est aussi important qu’ils sachent que les décisions de l’Etat pèsent de plus en plus sur nos finances mais aussi sur notre manière d’appréhender nos projets. Nous le ressentons au quotidien. L’Etat est de plus en plus centralisateur, sans compter qu’il nous impose de plus en plus de normes, d’études, de procédures, avec un poids écologique de plus en plus marqué. Les projets mettent un temps fou à sortir et il faut se justifier sur le moindre choix, en ayant perpétuellement l’impression d’être jugé et pris pour des «irresponsables» parce que nous voulons «encore construire». Donc, tous les dossiers prennent énormément de temps. Nous sommes passés d’un extrême à un autre. Il y a 20 ans l’Etat laissait peut-être faire n’importe quoi et aujourd’hui c’est tout le contraire. Il faudrait revenir au raisonnable pour que les dossiers communaux puissent avancer normalement. Ce qui délesterait également les services étatiques qui – avec leurs réductions d’effectifs – sont de plus en plus pris à la gorge.

 

Est-ce également votre cas au niveau des finances ? Avec la baisse des dotations et la ponction du fonds de péréquation, arrivez-vous à tenir le cap ?

Ça va. Mais ça irait encore nettement mieux si l’Etat ne nous avait pas tant pris… Lors de notre dernière commission des finances, nous avons calculé qu’en trois ans, c’est un million d’euros qui a «disparu» des caisses de la commune. C’est énorme pour un village comme le nôtre, qui tourne avec un budget de fonctionnement de 5,8 M€. Donc, il faut tenir compte de ce contexte global pour mener notre barque et continuer à investir. Outre les projets évoqués plus tôt, nous allons injecter près de 2 millions d’euros sur les routes, pour diverses réalisations entre le «tourne-à-gauche» au niveau des «Portes de Megève» et les aménagements du côté de Jorrat. Aux deux extrémités de la commune, il y aura donc de grosses opérations de voirie (trottoirs, réseaux…), qui seront réalisées en dehors des périodes touristiques. Pour le reste, nos finances sont saines. Notre endettement est dans la moyenne. Donc il n’y a pas d’inquiétude à avoir de ce côté-là.

 

Votre nouveau PLU est-il enfin en ordre de marche ? 

Oui ! Nous l’avons voté le 13 mars dernier. En tout nous aurons mis six ans à le ficeler. Nous avions lancé la révision en 2011, mais avec l’arrivée de la loi ALUR et du Grenelle de l’environnement nous avons dû revoir notre copie. La refonte a pris deux fois plus de temps que prévu. Mais aujourd’hui nous tenons le bon bout. L’enquête publique devrait avoir lieu cet été. Et le nouveau PLU devrait entrer en application cet automne.

 

Aucun regret à formuler vis-à-vis de ce nouveau document d’urbanisme ?

Si, bien sûr. Car 17 hectares de terrains qui étaient constructibles ne le seront plus. Nous avons donc une pensée pour tous les gens qui sont concernés. Ce n’est pas notre choix. Nous n’avons fait que tenir compte des exigences de l’Etat. Nous avons d’ailleurs dit aux propriétaires concernés d’aller voir le commissaire enquêteur pour plaider individuellement leur cause. Car certains cas sont défendables. Il faut aussi rappeler qu’en matière d’urbanisme une situation n’est pas figée ad vitam aeternam. Un PLU n’est pas gravé dans le marbre, dans un sens comme dans l’autre. Et dans moins de 10 ans il y aura des révisions. C’est certain.

 

1 SHON : surface hors œuvre nette

 

 

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Courrier des lecteurs
Michel Clément [Montbéliard], résident à Chamonix et cycliste invétéré, nous a écrit pour nous faire part de son mécontentement eu égard à l’état des routes dans la vallée.

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